ite/frères en marche
tout le magasin PDF tout le magasin PDF
document PDF

La foi chrétienne est présente dans notre monde   

Interview avec l’éthicien social Thomas Wallimann

A la demande de l’Action de Carême, le Dr. Thomas Wallimann-Sasaki, professeur d’éthique sociale, a développé un argumentaire pour l’initiative concernant les multinationales responsables. Il a traité également à cette occasion des relations entre l’Église et la politique. Comme théologien et député du canton de Nidwald, il possède une solide expérience dans ces deux domaines. L’initiative précitée est le thème central de cette entrevue avec Frères en Marche.

Verantwortungsvoller Umgang mit Geld und Handel

J’ai été surpris à lecture de la presse nationale qui décrit la façon dont de nombreuses entreprises suisses versent des pots-de-vin à l’étranger -souvent par le biais de leurs filiales. Des gouvernements ainsi que des représentants de ces états semblent en profiter largement. Pourquoi les entreprises suisses usent-elles de ce genre de pratiques commerciales?

Des entreprises savent souvent très bien comment faire fonctionner ces mécanismes. Alors que certaines sous-estiment le fait qu’ailleurs le milieu culturel  et d’autres données déterminent le marché, la plupart ne savent pas trop comment appréhender de telles pratiques. La façon la plus directe est de parler alors de «contraintes».

Mais comment fait-on pour concilier de telles pratiques avec notre mentalité suisse? Dans l’entreprise on ne nous explique jamais, par exemple, la façon de payer des pots-de-vin. C’est aussi commun dans les questions éthiques.

Si un tel comportement est appelé contrainte, dans la majorité des cas on abandonne rapidement la poursuite de la réflexion. On ne peut de toute façon pas faire grand chose car si vous vous penchez sur la question, cela devient vite complexe. Ensuite, il manque souvent de temps et de connaissances du contexte, la compréhension des pratiques commerciales, ceci afin d’évaluer correctement où se situe votre propre entreprise dans cet environnement.

Est-ce que l’entreprise n’est pas chose facile dans l’économie mondiale?

C’est ce qu’on explique peut-être en termes d’administration d’entreprise. On peut le voir de manière différenciée. L’économie n’est pas simplement de la mathématique, ni une science exacte ou du pur marché voire de la concurrence ou de la croissance. C’est plutôt un amalgame de considérations, de ressentis, de compromis. Mais finalement, il y a des décisions à prendre qui ne devraient pas ignorer l’éthique.

On parle aussi de pots-de-vin. Dans un pays, il y a enrichissement clair d’une petite couche de la population au détriment du plus grand nombre ; dans un autre endroit, on parle d’une composante «normale» des salaires. Dans de tels cas, le grand défi pour les entreprises est d’étudier le contexte, chercher des alternatives et prendre des décisions responsables.

Y a-t-il des situations similaires dans le monde des entreprises?

Oui, nous pouvons prendre le travail des enfants. Fondamentalement, le travail des enfants est interdit. Cependant, les paramètres sont très différents. Une entreprise peut tolérer l’implication des enfants dans la production notamment parce que c’est une question de survie pour leurs familles. Mais l’entreprise investira alors dans l’éducation, la promotion de la santé ou des mesures en vue d’améliorer la vie de la population.

La campagne de Carême et Pain pour le prochain, ainsi que d’autres organismes caritatifs ont lancé l’initiative pour des multinationales responsables. Cependant, on entend souvent que l’Église et ses organismes d’entraide devraient s’occuper de leurs propres affaires.

Fondamentalement, la foi chrétienne est bien présente dans notre monde. Avec la célébration de Noël -Dieu fait homme-, la foi est tangible dans la vie quotidienne des chrétiens. Avec l’exemple de Jésus de Nazareth, la solidarité envers les pauvres représente quelque chose de réellement important.

Pourquoi les organisations d’entraide des Eglises veulent désormais non seulement soulager la détresse, mais aussi s’impliquer directement dans le débat politique? Oui, ils sont politiquement actifs avec une initiative.

Elles ont constaté que leurs projets de lutte contre la pauvreté dans le monde ont aussi clairement une composante politique. La pauvreté matérielle, le manque d’éducation sont aussi des phénomènes de société liés aux activités des multinationales, au même titre que la Suisse et son action économique. Parfois, on constate clairement que les entreprises multinationales – bien que beaucoup d’entre elles souhaitent le contraire – inhibent la croissance locale, voire la rendent impossible. Souvent il s’agit aussi de la destruction de la nature et donc aussi des moyens de subsistance dans les pays en développement.

Les entreprises internationales insistent sur le fait qu’elles apportent des devises et donc des moyens de subsistance.

Les organismes de développement ont compris qu’il ne suffisait pas, par exemple, d’apporter une bouteille d’eau propre à la population locale. On doit peser de tout son poids pour que les sociétés concernées pilotent le traitement de l’eau, respectent la nature, et bien sûr veillent sur les travailleurs, de sorte qu’ils vivent dans des conditions dignes. De même, il est opportun de poser des questions pertinentes: comment les entreprises sont structurées? Comment les gains sont répartis?

Dans quelle mesure l’initiative pour des multinationales responsables peut aboutir sur une nouvelle situation juridique?

Jusqu’à présent, les entreprises étaient soumises aux lois juridiques en vigueur dans le pays où se déroulaient leurs activités. Avec l’initiative pour des multinationales responsables, les entreprises suisses avec commerce à l’étranger, seraient tenues pour responsables en Suisse. Certains comportements ne sont pas poursuivis dans les pays du Sud alors qu’en Suisse cela relèverait d’une infraction criminelle punissable par la loi.

Est-ce que cette initiative ne représentera pas un gros désavantage pour les entreprises suisses sur le marché mondial?

Je ne vois pas tellement de désavantages. C’est plutôt positif d’avoir une ardoise propre. Il y a déjà des entreprises suisses qui appliquent ces valeurs dans leur mode de fonctionnement, qui placent les personnes et l’environnement au centre de leurs préoccupations. Le but de l’initiative est de créer un «level playing field» (égalité des conditions), d’inciter les moutons noirs à agir de manière plus appropriée pour le bien et le respect de tous.

Avec l’initiative pour des multinationales responsables, il y va de la responsabilité. Pour un éthicien social qu’est-ce que la «responsabilité»?

«Responsabilité» rend les relations visibles. Dans le concept lui-même il y a le mot «répondre». Vous pouvez dès lors demander qui est le responsable, ou qui est à même de donner une réponse? Cela soulève également toujours la question: de quoi suis- je responsable?

Et par conséquent l’éthique est également soumise à des critères?

Oui. Cela me donne l’échelle de notation. Mais différentes instances possèdent des échelles de valeurs différentes. Une responsabilité économiste mesure seulement le chiffre d’affaires ou le nombre de brosses à dents vendues. Si l’échelle de valeur concerne des droits humains, les changements de notation deviennent alors plus compliqués. Les droits de l’homme doivent être traités de manière à ce que les gens ne soient pas atteints dans leur dignité. Enfin, la responsabilité nécessite une liberté d’action. Si je dois agir sous la contrainte, alors je ne peux pas exercer toute ma responsabilité.

Interview: Adrian Müller

www.adrianm.ch


Thomas Wallimann-Sasaki

Depuis 1999, il dirige l’Institut social de la KAB à Zurich (Mouvement suisse des employés catholiques), avec un accent sur l’éthique des affaires et la conception de l’entreprise dans une perspective chrétienne. Il enseigne notamment l’éthique à l’Université de Lucerne, à la Business School KV à Zurich. Il était durant douze ans président de la paroisse catholique de Stansstaad et siège depuis 2014 au Parlement de Nidwald.