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Ah, voilà le Suisse   

Interview avec Frère Mauro Jöhri

Les traits du visage de François, évêque de Rome, se détendent. Il rigole: «Ah, le Suisse arrive!». Il le prend chaleureusement dans ses bras, jette un œil sur sa montre et lance sur un ton espiègle: «Félicitations, maintenant nous allons commencer comme les Suisses, à l'heure.» Ainsi avait débuté la dernière des quatre rencontres de Fr. Mauro Jöhri, Supérieur général des Capucins, avec le Pape François.

Bruder Mauro Jöhri, Generalminister
Franziskus-Darstellung | © Dieter Schütz/pixelio.de

La première de ces réunions s'était déroulée en Argentine. Fr. Mauro, en tant que Ministre général de l'Ordre, était en visite dans un sanctuaire des Capucins et s'était alors entretenu avec le cardinal archevêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio. Frère Mauro est aujourd'hui encore Ministre général des Capucins et vice-président de l'Union des Supérieurs Généraux (Unione dei superiori generali USG) des religieux. L'entrevue a eu lieu le 10 Janvier à Rome.

Cher Mauro, comme Ministre Général de l'Ordre des Capucins, comment avez-vous vécu  l'élection de Jorge Mario Bergoglio comme évêque de Rome?

Quand j'ai appris qu'un Pape jésuite avait choisi de se prénommer François, j'en ai pleuré de joie. Cela a causé une émotion très profonde en moi.

Pourquoi de telles émotions?

Premièrement, en terme de politique religieuse, on avait presque radié les ordres – et maintenant c'est un Jésuite qui est élu Pape. Et la deuxième surprise a été le choix du nom: François. Quelqu'un a dit à juste titre que l'importance du choix de ce nom peut être comparé à une encyclique.

Que pouvez-vous attendre concrètement de ce nouvel évêque de Rome?

J'espérais un nouveau style et je ne suis pas déçu. François d'Assise signifie pour moi la fraternité, de manière accessible, mais aussi la simplicité et une vision large d'une réforme.

Un an plus tard, quel bilan pouvez-vous tirer par rapport à vos attentes?

La simplicité du Pape François se reflète dans le choix qu’il fait de ses vêtements liturgiques. Il vit en communauté avec les autres évêques. La modestie se reflète également dans le fait qu'il a fait abaisser le caractère sacré de la papauté. Il s'est placé là où nous sommes tous, il est avec nous, sur un pied d'égalité.

Comment se reflète cette simplicité dans la vie quotidienne de l'évêque de Rome?

Le Pape François va au devant des personnes, il lui arrive fréquemment d'en appeler certaines par téléphone. Il met l'accent sur la miséricorde de Dieu, place l'humain au centre. Même le pécheur demeure à ses yeux l'homme qui mérite d'être considéré et traité avec amour. Il n'inverse pas les valeurs morales mais positionne clairement les gens au cœur de ses préoccupations.

Comment se différencie-t-il de Benoît?

Son style est bien sûr différent que celui du Pape Benoît. A mon avis, Benoît a porté plus l'attention sur le contenu de la foi, tandis que le Pape François se concentre davantage sur le destinataire de la foi: qui est finalement cet homme croyant? Cependant, le Pape François n'est pas tendre avec la société. En particulier, avec les milieux économiques dans le monde,  en particulier ceux qui, par leur appât du gain, génèrent des flux de réfugiés en provenance d'Afrique ou d'Asie. Ses prises de positions sont beaucoup plus concrètes et plus pertinentes que celles du Pape Benoît.

Dans le cadre de votre fonction de vice-président de l'Union des Supérieurs Généraux des religieux vous avez vous pu faire l'expérience de plusieurs heures de conversations avec le Pape François. Qu'est-ce qui vous a le plus interpellé?

Le Pape François m'a inspiré dans mon style de leadership en tant que Supérieur général de la communauté des Capucins. Le mot-clé «proche de» est très important. Pour moi, il s'agit d'être proche de mes frères. Nous devrions être sur notre chemin ensemble, fortement influencés par la bonté; certainement pas autoritaire, mais avec autorité – une autorité durable et crédible.

En tant que Supérieur Général des Capucins, avez-vous changé votre manière de voir la mission, depuis l'élection de Jorge Mario Bergoglio, évêque de Rome?

Eh bien, je ne peux pas l'exprimer comme cela. Mais je me sens plus conforté dans mon cheminement avec les confrères et dans un style emprunt de dialogues. Le fait est que j'encourage les frères afin qu'ils trouvent par eux-mêmes les clés pour avancer et non pas  simplement leur fournir des solutions toutes faites. Ma façon de me comporter avec eux n'a pas changé. Mais je me sens plus libre, plus détendu, depuis qu'un nouveau vent souffle du  Vatican.

Comment avez-vous vécu votre rencontre avec le Pape François?

Nous pouvions poser toutes les questions que nous souhaitions au Pape Benoît, mais avec une certaine retenue. Ce n'est pas une question de manque de respect, mais le Pape François nous met vraiment très l'aise et nous encourage – également par son regard malicieux (rires). Il nous met au défi: «venez tout dire. Ne me cachez pas ce que vous avez sur le coeur». En cela il est un jésuite typique. Il est préoccupé par le don de discernement des esprits et pas par les étiquettes dans la perception des gens et du monde.

Ici en Suisse, on peut constater que le public est conquis par François. Cet homme inspire de nombreuses personnes. Certaines qui n'avaient rien à voir auparavant avec le christianisme commencent aussi à manifester leur intérêt. Est-ce c'est un phénomène suisse ou mondial?

Récemment, j'étais en Amérique du Sud, en Bolivie et au Pérou. On m'a dit que l'agressivité de la presse envers l'institution de l'Eglise avait presque disparu depuis le début de son pontificat. Je pense que partout dans le monde, les gens attachent beaucoup d'importante à un homme qui irradie quelque chose qui est inspiré par la bonté. Le Pape François donne de l'espoir, de l'espoir dans un monde où il est devenu très difficile de s'orienter. Il s'est mué en une figure à même de nous orienter, un phare. Ceux qui ont du mal à accepter son style, ce sont les cercles qui prônent une forme tenace et obstinée de la foi.

Nous parlons souvent du nouveau style du Pape François, l'évêque de Rome. Apporte-t-il vraiment de nouveaux contenus, ou s'agit-il juste d'un bel emballage pour enrober son pontificat?

Beaucoup de questions sont encore ouvertes. Comment va-t-il, par exemple, envisager la réforme du Vatican? A ce dessein, il a investit un groupe de huit cardinaux. Je sais de source sûre, que, depuis que toutes ces questions ont été abordées, il y a des problèmes qui seront très difficiles à résoudre. Dans le même temps un de ces cardinaux me dit: «Le Pape n'a pas peur.» Il est conscient que la situation est très difficile.

Un deuxième domaine dans lequel, je l'espère, des changements vont s'opérer, c’est celui du dialogue œcuménique. Le Pape François s'est nommé d'emblée évêque de Rome. Il est à espérer que désormais un pas en avant est possible avec les orthodoxes ainsi qu'avec les Eglises réformées. Une évaluation est encore trop précoce, mais il y a bon nombre de signes qui indiquent une ouverture.

Une autre question très importante est celle de la nomination des évêques. Comme il est très libre de traiter avec les propositions de la Curie, il a nommé comme secrétaire de la Congrégation pour la vie religieuse le Ministre général des Franciscains que je connais bien. Ce fut sa toute première nomination! A Lugano, il a nommé comme évêque Valerio Lazzeri qui ne fait pas partie d'un mouvement ecclésial. J'y vois déjà une nouvelle ligne.

Un autre signe important se reflète dans le fait qu'il exige que toute la politique financière du Vatican se doit d'être transparente. L'argent sale ne doit ni être déposé à la banque du Vatican, ni transiter par elle. Et surtout quant à la question des abus sexuels, il poursuit la ligne dure du Pape Benoît.

Est ce que le Pape François, l'évêque de Rome peut  vraiment aller jusqu'au bout de ses réformes?

Ses réformes sont largement dépendantes des gens dont il s'est entouré. Lui seul ne peut rien. Les personnes les plus représentatives de son groupe consultatif ne sont pas des cardinaux de la Curie, mais les gens de l'extérieur. Auparavant, la Secrétairerie d'Etat était un super ministère qui contrôlait toutes les congrégations. Son renouvellement est aussi un bon signe de réforme. Quelqu'un m'a dit -mais je ne peux pas le confirmer- qu’à l'avenir des laïcs pourraient aussi être nommés nonces apostoliques et donc qu’ils ne devraient être évêques comme c’est le cas aujourd’hui. S'il peut mettre en œuvre un tel changement, c'est alors un signe fort de la décléricalisation de l’Eglise.

Interview: Adrian Müller