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Demandez, en élevant vos mains, les secrets du ciel»   

Notre corps – don de Dieu ou «âne têtu»?

Le corps est devenu un écran sur lequel on projette de nombreuses aspirations et il se doit d’être constamment au top. Notre auteure nous dispense ses réflexions théologiques à cet égard.

Avec son grand tatouage, il démontre que l’incarnation de Dieu en Jésus est importante pour lui. Quel que soit le support, il peut être éclairé par la présence de Dieu.
© Adrian Müller

Mon cours de zumba est terminé, je suis debout, au feu rouge, en tenue de sport et en sueur. C’est là que je croise une connaissance: comme elle, je devrais recommencer à courir. Ma montre swatch m’a souvent rappelé dernièrement que je n’avais pas effectué mes 10 000 pas, objectif que je m’étais fixé. Nous sommes tous d’accord pour dire que nous devrions nous bouger davantage, faire plus d’activités physiques. «Eh bien, qui veut être belle ...». Mon amie rigole. Nous traversons la route et après une accolade chaleureuse, nous repartons chacune de notre côté. Que ce soit avec ou sans appareil de contrôle pour mesurer les kilomètres parcourus dans la journée, nous ne sommes pas tous totalement libérés de l’idée que notre corps doit être optimisé. Sports, diètes, tatouages, mesures médicales ou cosmétiques, le corps est devenu un écran de projection: «Je prends soin de mon corps, donc je suis!»

«Super», en fait, c’est ce qu’on pourrait penser! Après tout, le corps est le premier don que Dieu nous a fait. Bien avant même qu’on puisse rire, réfléchir, aimer, il était là. Et pourtant, il a quelque chose de paresseux! Cependant, il accompagne chacune de nos expériences au cours de notre vie, surtout celle du changement. Aimer ce corps est une chose importante. Le corps est surtout aimé pour ses capacités et sa beauté. Là où il est le plus parfait possible, on l’exalte. Mais dès que ce corps est affecté par le vieillissement ou la maladie, cela devient compliqué.

Le corps, comme un frère têtu

Saint-François connaît aussi cette expérience. Sa lutte avec sa propre chair est communément appelée «tentation». Bien connu est l’expression de «frère âne» qu’il utilisait pour parler de sa relation avec son corps. On dit que François le maltraitait, ce frère têtu, de coups, jusqu’à ce que toutes les convoitise et tous les désirs y soient chassés. Jusqu’à ce qu’il ne reste que la douleur. «Le corps, voilà l’ennemi», déclarait parfois St François. Et il lui fallut toute une vie pour se réconcilier avec «Frère Corps». Malgré sa santé fragile, il n’épargna à son corps ni la fatigue ni la mauvaise nourriture de hasard, qu’il allait mendier. Réconcilié avec un corps auquel il finit par reconnaître le statut de loyal serviteur, François n’en dissimula pas moins les stigmates de la Passion, dont on dit qu’il fut marqué, à l’instar des plus grands saints ...

Sainte Claire, aussi, s’est imposée des pénitences: toute jeune, elle s’attachait des soies de porc ou une corde de crin de cheval autour de son ventre pour qu’ils frottent sans ménagement sa peau à chaque mouvement. Nous savons aussi qu’elle se nourrissait à peine, qu’elle dormait sur des sarments de vigne et qu’elle interrompait constamment son sommeil pour prier. Néanmoins, les deux saints se sont bien exprimés sur la manière de dire leur corporéité. François mourant, fut capable de demander pardon à son «frère âne». Et Claire a prononcé une de ses plus belles paroles sur son lit de mort. Cette capacité est liée à leur foi au Créateur qui n’a fait que de bonnes choses.

Le secret de tous les secrets

Ce que François a pu transmettre comme aucun autre saint, c’est la transparence claire et éclatante du monde créé par Dieu. Pour lui, derrière tous les secrets, se cache un grand et attachant secret en soi, derrière tout l’art d’un seul artiste. Dans sa deuxième biographie, Thomas de Celano écrivit: «Cet heureux vagabond avait sa joie dans les choses qui sont dans le monde et pas qu’un peu. Il voyait le monde comme un miroir de la bonté de Dieu. Ce qu’il a trouvé dans le monde créé, il l’a rattaché au Créateur ». Reconnaître à la fois le chef d’œuvre du Créateur qu’est le corps permet de rendre grâce pour lui sans avoir à l’idolâtrer.

Dans sa jeunesse, Claire a été très dure avec elle-même, mais avant de mourir, elle s’exclama: «Loué sois-tu parce que tu m’as créée». Alors que son corps est en train de perdre toute sa force, elle réalise que sa règle de vie à la pauvreté absolue pour laquelle elle s’est battue jusqu’au bout n’a pas encore été confirmée. Mais rien de tout ça n’a d’importance. Elle sait qu’elle a été créée, aussi et surtout pour aller jusqu’au bout de sa vie, le don total et l’abandon. Elle vit sa condition humaine comme un don de Dieu absolu.

L’étable de Bethléem

Quiconque pense que la foi chrétienne est la plus pure quand elle devient sans corps, enlevée et sans toutes les passions, n’a pas compris le message le plus important: celui de l’étable de Bethléem. Un enfant y naît, et rien n’est plus physique qu’une naissance. Dans le meilleur des cas, au moins, la conception inclut déjà le désir physique, les changements physiques visibles pendant la grossesse. Enfin, à la naissance: sang et sueur, liquide amniotique et contractions, cris et douleurs. Seules les personnes qui n’ont pas peur du corps et de toutes ses fonctions et sécrétions peuvent supporter la vue d’une naissance. Dieu n’en avait manifestement pas peur. Son incarnation est un processus radicalement physique: «Et le Verbe (la Parole) s’est fait chair».

Mais ce n’est pas tout. L’incarnation de Dieu, son être physique dans ce monde, change la façon dont nous traitons tous ceux qui sont physiquement dans ce monde, y compris nous-mêmes. Dans Evangelii gaudium, son Exhortation apostolique de novembre 2013, Le Pape François décrit comment tout cela se passe: «La parole de Dieu nous enseigne que le prochain est la continuation de l’incarnation de chacun de nous». «Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites». (Mt 25,40). Dans l’autre être humain qui nous confronte dans sa forme physique unique, nous voyons Jésus-Christ lui-même. Et les autres le voient en nous. C’est une pensée d’amour qui a des conséquences: personne ne doit être méprisé. Chacun en son corps est désiré par le Créateur lui-même.

La matière est aussi traversée par la présence de Dieu

Il est temps de comprendre (encore) plus concrètement la foi chrétienne. Il n’est pas nécessaire de revenir au culte des reliques du Moyen Âge qui exprime à sa façon que le divin est en quelque sorte aussi «tangible». Ce ne serait certainement pas quelque chose qui nous permettrait de mieux comprendre notre corporéité et nous aiderait à mieux vivre aujourd’hui. Mais l’idée que le corps est un don précieux de Dieu – ce Dieu qui apprécie tellement la corporéité humaine qu’il l’a assumée lui-même – cette idée pourrait vraiment nous aider: nous n’aurions pas à nous arrêter à la déification de nos corps. Nous pourrions nous traiter mutuellement avec plus d’amour et de respect. Et nous pourrions alors trouver une autre compréhension des plus beaux moments inhérents à notre corps: la sexualité. On pourrait l’honorer pour ce qu’elle est, un cadeau.

Le corps et l’expérience religieuse

Bülent Ecevit, poète turc, a écrit cette belle phrase: «Demandez, en élevant vos mains, les secrets du ciel». Notre corps n’est pas notre religion. Mais nous pouvons inclure notre corps plus fortement dans notre expérience religieuse. Nous pouvons réellement utiliser nos mains, nos pieds et tous nos sens pour (re)trouver la foi en un Dieu Créateur qui ne cesse de nous émerveiller.

Martina Kreidler-Kos


Martina Kreidler-Kos est docteure en théologie et aussi professeure dans le domaine de la spiritualité et active dans la recherche francisco-clarienne.